dimanche 13 décembre 2009

"Une opération", d'Oriana (encore!)

Dans une salle d’opération, trois chirurgiens autour d’un corps.
LE TROISIEME CHIRURGIEN. - Tu vois quelque chose toi ?
LE DEUXIEME. - Moi, non.
LE PREMIER. - Moi, non plus
LE TROISIEME. - Ecarte un peu pour voir.
LE PREMIER. - Tu veux que je coupe autour ?
LE TROISIEME. - Non non, c’est bon. J’étais sûr qu’il était là pourtant.
LE DEUXIEME. - On l’aurait vu, non, tu crois pas ?
LE PREMIER. - Tsss, toi tu crois toujours tout savoir ! On l’aurait pas forcément vu, c’est peut-être pas visible. Ou bien peut être que cette fois y en a pas.

LE DEUXIEME. - On cherche encore cinq minutes et après on arrête.
Ils fouillent encore tous les trois, gantés, scalpels à la main, les petites cisailles éclaboussées de sang. Ils croient distinguer quelque chose, se penchent ébahis, puis non, rien de rien, c’est une erreur.

- C’est peine perdue, dit l’un, s’il y était on l’aurait trouvé.
- Oui, c’est sûr, on l’aurait trouvé, renchérit le second.

Ils semblent désolés.

- D’accord, d’accord, abandonne le troisième, on arrête là.

Il regarde le corps avec tristesse.

- Elle pourtant je l’aimais bien.

LES DEUX AUTRES (dépités). - On te l’avait bien dit que c’était une femme sans cœur.

Oriana

"Un simple jeu de mots", d'Agathe

Agathe est également une des nouvelles plumes de l'atelier, parvenue avec la dernière "fournée" d'auteurs nouveaux. Prometteur...

La nostalgie à marée haute s’affiche sur les murs. Pas d’issue de secours. Je suis à bout de souffle – je crie- je hurle dans ce corridor de l’absurdité générale.
Les petites corruptions sentimentales s’encastrent avec constance dans le méli-mélo ambiant. Le président s’est encore pris un râteau avec sa nuit du racolage sentimental.
J’ai la gueule de bois du futur réveillon. Je jetterai mon Xème peluche en lui glissant un « témétro…pas possible de continuer » . Je l’entendrai glousser
- M’en fiche tu m’as déjà castré alors !
- Alors quoi ?
- Je me suis équipé sérieux. Rien à faire de toi. J’suis un bâtard heureux
- Témétro
- Tu parles. Vous et votre constante vaginale ça va. Mère je vous hais .
- Tu n’as pas le droit de dire ça. Je suis à bout de souffle. J’agonise.
- Te crois pas. Trop facile ton petit jeu. Tu me jettes et tu dis que tu m’aimes. C’est quoi c’tembrouille
- J’ai mon papier à terminer. J’ai pas le temps de répondre
- Comme par hasard et c’est quoi ton « papier » ?
- « mieux s’équiper avant de sortir
- Ca veut dire quoi ?
- Sans le contexte c’est difficile à t’expliquer. C’est pour dire de se protéger. Enfin tu le sais...
- Ah oui, le petit machin qu’on se colle au zizi pour passer au stade supérieur du câlinou. Faut un article pour ça ?
- Tais-toi, tu m’agaces. Files-moi un whisky.

Agathe, octobre 2009

"Vivre à poings vivants", d'Oriana

Oriana est une de ces nouvelles plumes de l'atelier, arrivée en septembre 2009. Elle est, avec d'autres nouvelles plumes, une des futures mascottes ! Découvrons ensemble son écriture.

Vivre au point mort, c’est vivre encore. Tant que les vivants sont là, rien n’est perdu.
Forcer les portes intérieures, faire sauter les verrous. Et que trouve-t-on là derrière qui ne nous brise point d’épouvante, qui ne nous fasse point chanceler de vertige : la vie. Vivre au point mort c’est être sur le seuil de la vie, être lourd de tout ce qui n’a pas encore été dit, être figé et vouloir projeter le passé dans l’avenir pour le faire éclater.
Moi, je veux vivre à poings vivants.
Quand la pluie harcèle en nous, quand tremblent nos portes closes sous les blessures, quand même la joie est une étrangère qui cogne, il nous est encore donné de vivre à poings vivants. Non pas à pas feutrés, non pas statique et enraciné dans notre propre douleur, mais aérien, ailé.
Voler la vie, avec nos poings, avec nos mains, avec nos yeux. Enclencher la première, la deuxième, la troisième, la millième, quand d’autres en sont encore à la marche arrière. Tant qu’il nous est permis, ne nous arrêtons pas.
Entre l’incipit et l’excipit, il y a toute la marche des jours, une transhumance de chaque instant.
Vivre à poings vivants jusqu’à ce que la mort nous étreigne tant, tant et plus…jusqu’au point mort.

Oriana, octobre 2009

dimanche 6 décembre 2009

L'atelier accueille sans cesse de nouveaux auteurs

Les prochains textes seront issus de nouvelles plumes, arrivées à l'atelier Mot à Mot depuis seulement quelques mois. Des auteurs dont je ne connais pas encore le visage ni le style, mais qu'il me tarde de découvrir, avec d'autres textes. Joëlle Guillais accueille sans cesse de nouveaux arrivants. Et ce, tout au long de l'année. Son souhait est de rendre ces réunions littéraires "mouvantes", non figées en un cocon de connaissances rassurantes, où les styles des uns et des autres se confronteraient toujours aux mêmes remarques, aux mêmes échos critiques. A la fin de chaque séance d'écriture, les auteurs lisent à voix haute leur texte et sont ainsi confrontés de plein fouet à la critique de ceux qui "entendent" leur écriture. L'enjeu de l'atelier est certes le plaisir d'écrire et de créer, de prendre du bon temps en partageant sa création, tout en se servant parfois de celle-ci comme un exutoire (sans non plus tomber dans la psychothérapie de groupe!), mais l'atelier s'efforce aussi d'accéder à une certaine formulation de critiques constructives, à l'égard de tous les auteurs (prenant en compte bien entendu leur niveau, leur expérience, etc.) dans une visée toujours pédagogique de progression et d'amélioration.
L'arrivée donc de "nouvelles" plumes permet aux membres de l'atelier de découvrir d'autres écritures, d'autres créativités, source de nouvelles inspirations pour sa propre écriture, mais également de se prêter - sans complaisance et sans malveillance - à des avis et critiques sans cesse renouvelés, providence d'un mini-lectorat à la fois bien à soi et s'élargissant au fur et à mesure des semaines et des mois !

Amélie

"Une vie", d'Emmanuel

Un deuxième texte, très court, d'Emmanuel.

Jean Paul avait contracté l'habitude fâcheuse de rentrer chez lui vers cinq heures du soir et de passer des heures à contempler l’horloge du salon, il menait une existence somme toute solitaire. Pourtant il aimait le contact avec d'autres bipèdes humains. Il y avait bien ce club de bridge où il se rendait chaque après-midi. En fait il lui manquait le cinquième élément ; quelqu’un contre qui se blottir aux confins de la nuit et du jour. Il savait circonscrire les graines de l'erreur. Mais il restait touché, moins qu'il n'aurait cru mais suffisamment tout de même pour en être affecté. Ce qu'il ressentait était en réalité très commun à beaucoup d'êtres humains, mais c'était son destin de vivre sur les lignes de flottaison du contact et de la solitude, il s'en accommodait plus ou moins bien.

Emmanuel, mai 2009.

"Le billet échangé", de Laurent

Laurent est arrivé à l'atelier l'année dernière. Les textes en atelier permettent de s'échapper du quotidien, ou bien de le revisiter, avec distance, humour et/ou poésie.

Il est sorti faire un tour, marcher sans but. Il descend le boulevard, les boutiques sont fermées. De temps à autre un bus passe. Il croise un piéton esseulé. Il ne pense à rien. Il a la tête vide comme la rue.
Soudain, sur le trottoir un petit papier blanc attire son regard. Il le ramasse, le déplie. Il lit : « Rendez-vous dimanche comme convenu, place du Coq d’Or devant le restaurant, bisous. Agathe »
Il n’y a pas de date, le papier est neuf. Il réfléchit que c’est complètement idiot mais aujourd’hui justement c’est dimanche. Pourquoi ne pas y aller ? La place du Coq d’Or est loin, alors il prendra le métro.
Le quai est presque désert. Un vieil homme a le regard absent. Une femme tient un enfant par la main. Deux jeunes se racontent des blagues, éclatent de rire.
Une rame passe et ne s’arrête pas ; curieux. La suivante s’arrête, il monte. Un grand type en costume lit un journal. Station Saint-Georges, c’est là qu’il descend. La place est à 500 mètres.
Dans la rue, quelques passantes se hâtent vers un rendez-vous improbable, comme lui.
Il débouche au coin de la place. Quel étonnement ! Les quelques bancs sont occupés. Il y a aussi beaucoup de monde debout. Le restaurant est plein à craquer. Le plus étonnant ce sont les femmes.
Partout où il regarde, il n’aperçoit que des femmes. Des visages multiples, de longs cheveux, des tresses, des coiffures « afro », des cheveux très courts, masculines, des sophistiquées en tailleur, des jeunes en jeans et longs pulls décontractées, des sportives en survêtement et baskets. Chacune d’elles à son petit billet à la main.
Il s’avance sur la place, il va dire quelque chose, il inspire, prend son élan. Une sonnerie au loin, le réveil est brutal. Nous sommes lundi matin.
Il se lève, le café est prêt. Encore ensommeillé, il se traîne dans la cuisine. Rasé, douché, habillé, il est prêt pour entamer une nouvelle journée.
Sur le chemin du métro, il aperçoit par terre un petit papier blanc plié. Il passe à côté sans le ramasser, il lui laisse son mystère, il le garde pour un rêve prochain, un rendez-vous place du Coq d’Or…

Laurent, février 2008

mardi 1 décembre 2009

"La ville", de Mirella

Mirella a l'habitude d'écrire des textes denses, descriptifs, envoûtants. Elle est - elle aussi - une habituée de l'atelier. Mirella, à quand la rédaction du texte dit "long" par excellence : le roman ?

Tokyo by night. Les monticules de béton. Des baies vitrées qui constituent tout autant de fenêtres sur le monde. Des routes tracées qui scarifient le monstre qu’est la ville. Des multitudes d’êtres, d’insectes de métal montés sur roues ou rails. Ils caractérisent les millions de cellules qui donnent vie à cet être hybride, fait de béton et de métal. Le vent souffle sur la cité. Frais en ce soir d’été. Ryo se sent bien. Sur le toit d’un immeuble, il regarde la ville, la domine du regard, vérifie et replace chaque monument, chaque tour de sa connaissance. Il est là. Rien à faire. Juste exister. Il savoure... En cette heure tardive, le gros de la population est endormi. Instant de solitude… Trop rare. Il a beau tendre l’oreille, scruter le paysage, il n’y a que le bruit de la circulation, des lumières, des néons. Rien d’autre… Voir. Sentir. Se contenter d’être. Cette sensation est indescriptible. Il fait corps avec l’environnement. Il y a comme quelque chose de magique dans l’air. Et c’est bon. Le jeune homme respire profondément. Il hume... ressent. Sur sa peau, dans son for intérieur... C’est cela qu’il aime, cela qu’il recherche... Peut-il l’expliquer clairement ? Non. Il s’agit d’un moment, d’une impression, un instant de paix. Pas d’agitation. Un éphémère. Une occasion, un ressourcement. Une affection infinie le submerge. Pour ce lieu, cet endroit où il a vécu, grandi. S’il pouvait parler, il lui dirait un poème, une ode, un roman. Mais il ne peut pas. Alors il se contente de ce qu’il est, de ce qu’il fait. En gros, rien, un point noir, une particule minuscule dans cet univers infini. Qu’est-ce qui l’a amené ici, si près de cet « endroit », il ne sait pas. Il ne veut pas le dire. Tout ce que vous devez savoir c’est qu’il a attendu. Longtemps. Une éternité. Des mois. Des années. Mais lui, si lâche, il a pris un choix. Dans sa tête, il y a plusieurs voix. Mais l’une domine. Il l’écoute, subjugué… Il avance. Pas à pas… Il progresse. Arrivé à un point, il s’arrête. Il regarde devant lui, retient sa respiration.

Puis saute.

Mirella, Septembre 2009